Un cas d’école :
LE PILLAGE DES FORCES VIVES
Le système social africain depuis la plus haute Antiquité était esclavagiste. Mais l’Afrique n’en avait pas le privilège exclusif. L’esclavage existait en Mésopotamie, en Chine, en Inde ainsi que dans les civilisations américaines précolombiennes. Les civilisations grecques puis romaines permettaient l’émergence d’une caste privilégiée hautement cultivée grâce aux esclaves. Ceux-ci étaient obtenus généralement suite aux guerres, Athènes et Rome ayant fondé de larges empires grâce à leurs armées. En Afrique également les esclaves résultaient de prises de guerre et de razzias. Dès le 1er millénaire le commerce des esclaves se faisait au même titre que celui de l’or ou de la métallurgie du fer et du cuivre. Les esclaves étaient échangés contre des biens de consommation (Côte de l’or, Congo, Bénin, Mozambique, Zimbabwe).
Le commerce des esclaves s’est développé à partir du 7ième siècle avec l’essor de l’empire musulman mais c’est au 16ième siècle qu’il a acquis une ampleur sans précédent. Il s’agissait de fournir de la main d’œuvre aux planteurs sud et nord américains. Le prélèvement sur la population atteint alors 40.700 personnes par an. Au 18ième et 19ième siècle le chiffre dépassait 50.000 par an en moyenne. Se posent deux questions : pourquoi les terres d’émigration européenne ont été l’Amérique et non l’Afrique, et pourquoi les esclaves ont-ils été cherchés en Afrique ?
En fait l’Afrique n’offrait pas les mêmes possibilités d’enrichissement aux Européens que l’Amérique. Les mines de Guinée fournissaient peu d’or et le sol n’était que rarement fertile. Quant à la deuxième question les planteurs en Amérique du Sud ont bien utilisé les populations autochtones comme esclaves mais elles n’ont pas résisté aux dures conditions de travail qu’on leur imposait, d’où la nécessité d’en faire venir d’un autre continent.
Il est clair que ce sont les meilleurs éléments de la population qui ont été prélevés pour être vendus et qu’une hémorragie aussi importante des forces vives ne pouvait qu’entraver le développement de ces sociétés. De nos jours on ne procède pas autrement au détriment des pays africains en pillant les cerveaux. Il y a plus de médecins du Malawi à Manchester que dans tout le Malawi, qui pourtant en manque. En Zambie sur 600 médecins formés depuis 40 ans, seuls 50 sont encore dans le pays. Au Ghana, Kenya, Mozambique, etc. un tiers à la moitié des diplômés s’expatrient. D’un autre côté l’immigration clandestine africaine cherchant à fuir la misère est composée de la fraction des jeunes la plus dynamique. En trois mois de 2006, 20.000 jeunes sénégalais ont ainsi émigré et 100.000 autres sont prêts à le faire.
LA COLONISATION
Au 19ième siècle les pays européens colonisent progressivement l’Afrique. Le partage du continent entre Européens se réalise à l’amiable à la conférence de Berlin (1884-1885) délimitant les zones d’influence. L’objectif était d’assurer l’approvisionnement en matières premières de leurs industries naissantes. Ils ont créé des villes sur la côte à partir desquelles ils pouvaient contrôler les territoires et exporter la production. Il s’agit notamment de Dakar, Abidjan, Luanda, Cotonou, etc. Les mines et les ports étaient gérés par des sociétés capitalistes européennes. Des routes et des chemins de fer ont été construits afin d’acheminer les matières premières de l’intérieur vers les ports. La population a été assujettie à des impôts qu’elle devait payer soit en travail forcé (pour la construction des routes), soit en numéraire, mais alors il fallait produire des cultures d’exportation (arachide, coton, huile de palme).
Là où les conditions s’y prêtaient ce sont des colons blancs qui se sont accaparés des bonnes terres pour produire des cultures d’exportation en repoussant les autochtones sur des terres de moindre qualité. Au Cameroun, sous occupation germanique, deux grandes firmes allemandes exproprient les autochtones de 80.000 ha de terres riches que les paysans locaux n’ont pas encore pu récupérer (après la seconde guerre mondiale c’est un complexe agricole privé camerounais qui l’a repris poursuivant les cultures d’exportation). Au Zimbabwe 1% de la population, bien entendu des Blancs, possédait 70% des terres, bien entendu encore les meilleures. Partout les indigènes qui produisaient des cultures vivrières ont été chassés des bonnes terres et relégués à l’état de travailleurs agricoles durement exploités. Mais là encore rien de spécifique à l’Afrique puisque le même phénomène se produisait en Amérique latine.
LA DECOLONISATION
Lorsque la décolonisation a eu lieu après la seconde guerre mondiale l’économie de l’Afrique était totalement orientée vers l’exportation de matières premières, minières et agricoles. La production, la vente et l’acheminement de ces matières premières se trouvaient dans les mains des sociétés européennes. Lorsque les colonisateurs se retirèrent de ces pays ils veillèrent à maintenir leurs intérêts économiques et politiques. La collusion en Afrique francophone du gouvernement français, de Bouygues et d’Elf est sans ambiguïté. Cela nécessitait la mise en place de dirigeants africains accommodants et le versement d’argent corrupteur et d’aides publiques dont une partie s’évaporait aux différents niveaux décisionnels. Mais la corruption n’explique pas tout, loin de là. Les dirigeants des pays asiatiques étaient aussi corrompus mais cela ne les empêchait pas de veiller au développement de leur pays. Ils étaient animés d’un sentiment national issu de leur passé historique et culturel et oeuvraient dans l’intérêt de leurs pays. Lorsque les colonisateurs européens quittèrent l’Afrique ils prirent soin d’établir les frontières des nouveaux pays non pas en fonction de leur homogénéité ethnique mais au contraire en veillant à ce que chaque pays se compose de plusieurs ethnies. Diviser pour régner est une vieille maxime et pas seulement britannique. Staline avait fait de même dans les pays de l’Union soviétique avec les résultats catastrophiques encore maintenant sur le plan de la cohésion nationale comme le montrent les exemples de l’Ukraine, de la Géorgie ou des pays baltes. De sorte que dans les pays africains, vu l’absence de cohésion nationale, l’ethnie majoritaire occupait le pouvoir à son profit, que cette domination soit obtenue par voie dictatoriale ou démocratique. L’ethnie se partageait les prébendes et les rentes, sans se soucier du développement de l’ensemble du pays. Mais il arrive aussi, comme au Tchad, que le dictateur (le général Eyadéma), profitant de l’existence d’ethnies différentes, crée de toutes pièces un antagonisme entre elles pour asseoir son autorité par le tribalisme.
LA MALEDICTION DES RICHESSES
L’Afrique subsaharienne est la zone du monde où la richesse est la plus concentrée. Et pourtant le revenu par tête y est le plus bas et a diminué de 10% au cours des vingt dernières années. La raison en est précisément l’existence de ces richesses. D’une part elles sont accaparées par les multinationales qui perpétuent la corruption dans le système afin de conserver leurs privilèges et leurs marges, d’autre part elles sont l’objet de conflits entre ethnies ou entre pays pour bénéficier des minces retombées dont ils (elles) peuvent bénéficier.
Le pillage par les multinationales Les richesses du sous-sol ne profitent ni à l’Etat, ni à la population. Le nombre d’emplois créés est faible et les emplois sont mal payés. Les industries d’extraction, aux mains des multinationales étrangères, ne sont pas génératrices de développement pour le pays. Souvent au contraire elles aboutissent à appauvrir les populations. Ainsi au Nigeria les compagnies pétrolières occupent jusqu’à 65% des terres cultivables sans contrepartie pour la population locale. Des fermiers ont été spoliés de leurs terres sans indemnisation lors de la création de l’oléoduc Tchad / Cameroun. Les pêcheurs de la côte camerounaise perdent leurs moyens de subsistance suite aux activités pétrolières. Les revenus que l’Etat retire sont sans commune mesure avec la valeur des produits extraits (1). Si les Etats ne profitent pas de la manne des richesses minières il n’en est pas de même des dirigeants. Depuis 25 ans le Nigeria a reçu 300 milliards de $ de revenus pétroliers mais le revenu par tête reste inférieur à 1 $ par jour. L’argent atterrit sur des comptes bancaires en Suisse (entre autres sur ceux de l’ancien dictateur Sani Abacha).
Les conflits autour des richesses L’Afrique représente aujourd’hui près de 40% des conflits mondiaux qui sont parmi les plus sanglants. Les causes en sont bien évidemment les richesses minières. Le cas le plus représentatif des conflits est probablement celui du Congo-Kinshasa (ex-Zaïre). Ce pays était en 1996 le 1er producteur mondial de cobalt, en 1995 le 2ième mondial en diamants. Il possède également du cuivre (principale ressource du pays), de l’or, du zinc, du manganèse, du tungstène, 60% des réserves mondiales de coltan (métal rare), etc. Il est l’objet de convoitises de ses voisins, l’Ouganda et le Rwanda. Mais ceux-ci ne parviennent à leurs fins qu’en s’appuyant sur les milices locales issues d’ethnies antagonistes (Hemas proches des Tutsis rwandais et Lendus proches des Hutus). Résultat : entre 1999 et 2003 50.000 morts civils et plus de 3 millions de Congolais déplacés. Le PIB par habitant a été divisé par trois et l’indicateur de développement humain, déjà fort bas, a diminué en 15 ans de 10%.
LE PILLAGE PAR LES GOUVERNANTS
Malheureusement les dirigeants ne se contentent pas d’empocher les prébendes octroyées par les gouvernements « amis » et par les multinationales. Ils mettent parfois aussi le pays en coupe réglée. C’était le cas du Kenya pendant 25 ans par son président Daniel arap Moi. Mais l’alternance de 2003 n’a rien changé et le nouveau président Mwai Kibaki détournerait 8% du PIB du pays (des montages budgétaires sont utilisés pour détourner l’argent public). Entre 1990 et 2003 l’indicateur de développement humain a chuté de 13%. Situation analogue en Centrafrique. Le pays possède de l’or et d’autres richesses minières, elles, non exploitées. Il est le 10ième producteur mondial de diamants mais la moitié de cette production utilise des circuits illégaux et échappe au contrôle de l’Etat. Les salaires des fonctionnaires sont versés avec 6 mois de retard. Lors d’une visite à Düsseldorf en juin 2004 le nouveau chef de l’Etat avait emmené avec lui une mallette de diamants, ne faisant que perpétuer les habitudes de ses prédécesseurs. Concernant l’indicateur de développement humain, classé au 171ième rang sur 177, il a diminué de 7% entre 1990 et 2003.
LA SPECIFICITE DE L’AFRIQUE
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, et que l’on essaie de nous faire croire, si l’Afrique est le seul continent à ne pas avoir amorcé son développement, la responsabilité n’en incombe pas à l’autocratisme et à la corruption de ses dirigeants. Sur ces plans les pays asiatiques en développement n’avaient rien à envier à l’Afrique. L’exemple le plus frappant est celui de l’Indonésie où le dictateur Suharto avait une fâcheuse tendance à confondre ses intérêts privés (et ceux de sa famille) avec l’intérêt public ce qui lui a permis d’accumuler une fortune colossale. Pourtant dans les 25 années de son « règne » le PIB par habitant a plus que triplé, l’indicateur de développement humain a quasiment doublé, le pays est devenu autosuffisant alimentaire, 90% des enfants terminaient les classes primaires et la pauvreté ne représentait plus que 10% de la population (2). Il est difficile de prétendre que le développement fulgurant de la Chine actuellement se fait grâce à la démocratie et à l’honnêteté des dirigeants, en particulier des dirigeants locaux ! La spécificité de l’Afrique n’est pas la corruption ou l’autocratisme mais l’absence d’un cadre national où l’enrichissement des classes dominantes aurait résulté du développement du pays. Les pays d’Asie avaient, avant la colonisation, un long passé national culturel, historique, voire linguistique, que la colonisation n’a pas effacé. En Amérique latine le cadre national a été créé par les colons portugais ou espagnols. Leur langue, espagnole ou portugaise, est devenue la langue du pays dès lors que les populations locales ont été éliminées ou sont devenues minoritaires tout au moins politiquement et économiquement.
L’autre spécificité de l’Afrique est le maintien du système colonial après la décolonisation. En Asie la colonisation n’a été qu’un intermède. En Amérique les colons, installés définitivement sur place et devenus majoritaires, se sont affranchis de la domination des pays colonisateurs. Rien de tout cela en Afrique. En partant les colonisateurs ont installé des dirigeants qui, moyennant prébendes, ont maintenu les privilèges des sociétés européennes qui mettaient les pays en coupe réglée. Bien entendu depuis 50 ans, les choses ont évolué, tous les pays africains n’obéissent pas au même schéma en même temps mais d’autres facteurs ont freiné le développement de l’Afrique et rendus encore plus difficile un démarrage.

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